Aucun message portant le libellé Extrait de roman. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé Extrait de roman. Afficher tous les messages

jeudi 10 juin 2010

La Solution beauté

Aux premières lueurs de l'aube, j'ai descendu l'escalier extérieur pour ramasser le journal du jour. En quatre ans, le camelot n'avait lancé son quotidien sur le balcon que deux fois. Je me suis juré, une fois de plus, de lui servir une leçon de baseball, mais comme je ne lui avais jamais laissé un sou de pourboire, je m'estimais encore chanceux de recevoir un journal sec, en un morceau.


Plus par habitude que par curiosité, j'ai levé les yeux vers l'énorme panneau publicitaire planté sur le toit du commerce d'en face. Voitures, unes d'hebdomadaires, albums de Noël, crèmes exfoliantes ou pilules supposées gonfler l'homme endormi en moi s'y succèdent au rythme des modes. Chaque mois, un différent slogan prémâché commence mes journées: Just do it, Bonne semaine, Parce que je le vaux bien, Le Dur de dur, tous interchangeables. Chaque matin, je lis les mots, regarde les images sans y penser, je baille et je remonte allumer la machine à café. Chaque matin, sauf ce matin.


Une fille m'y attendait. Une fille nue, de dos, qui se cache les seins avec les mains sans trop qu'on sache pourquoi puisqu'elle faisait dos à la caméra. Elle regardait de côté, présentant son profil gauche. J'ai scruté son nez, son œil, son menton, le galbe de ses seins, la courbure de ses hanches, le sourire de ses fesses. Autant de régions connues, de pays visités, de souvenirs brûlants. Le mannequin était Ophélie.


Ophélie, qui avait fait le conservatoire, qui s'était toujours plainte de ne pas avoir de rôle, s'était donc résignée, comme tant d'autres de son métier, à la publicité. Toutes ces années de pratiques, d'études, d'auditions, de textes par cœur, de personnages à habiter, d'auteurs à saisir, de cours de danse, de chant, de maintient, de pose de voix pour finalement offrir son corps au hachoir de Photoshop et ainsi ajouter sa viande à la boucherie de la surconsommation qu'elle dénonçait depuis toujours. Tout près de son sourire, le panneau clamait «La solution beauté». J'ai eu un petit rire niais, sans conviction.


Ophélie était là, devant mes yeux humides, déshabillée, de dos, pour vanter les vertus d'un quelconque shampooing qu'elle n'avait sans doute jamais utilisé, du moins du temps de nos fréquentations.


Elle avait 27 ans, j'en avais 350.


Je devais appeler au boulot pour signaler que je prévoyais être malade.


mercredi 3 octobre 2007

Souvenir

J’étais assis sur le quai, les jambes pendantes, les orteils effleurant la surface du lac. La brise sculptait des vaguelettes et à cent mètres flottait un huart. De l'autre côté, un pic bois perçait des trous, et tout proche un animal invisible faisait crisser les feuilles mortes. Un coin de paradis. Un coin où il faisait bon aller en pénitence.

Sur mon épaule, j’ai senti sa main se poser. Ses seins se sont pressés contre mon dos. Je gonflais de bonheur. Tout en regardant l’eau du lac, j’ai posé ma main sur la sienne. Je n’ai senti que la peau de mon épaule.

Mon corps avait eu un souvenir.

lundi 1 mai 2006

Dérive

«Rien. Nada. Mer d’huile. Partout autour, l’océan plat. La proue du bateau pointe vers l’Islande cachée derrière l’horizon. Ce même horizon cache l’Afrique à tribord, l’Amérique à babord. Vents à zéro et voiles baissées. Pourtant le GPS indique une vitesse d’un nœud. Le Gulf Stream, la dérive nord-atlantique, un courant de fond caché sous le miroir. Assis à l’avant, les pieds ballants, je guette la bise. Je devrais savourer ce sel, mais au fond de moi se chamaillent une vague inquiétude pour les réserves d’eau potable et une crainte sourde que de l’autre côté de ce miroir nous attende une tempête…»
(extrait – modifiable - d’un roman à venir)

Depuis quelques jours, le téléphone s’est tu. On n’ose plus demander de nouvelles. Impression désagréable de surplace. Mais il y a ce nuage à l’horizon, cette promesse de provocation de demain, qui assure que tout a une fin, et que, forcément, tout a un commencement. Enfin.

dimanche 8 janvier 2006

Et flotte le drapeau.

Aux Açores, il y a un petit port à l’ombre d’un volcan. Horta. Passage quasi obligé pour tous les voiliers qui traversent l’Atlantique. Protégés par d’énormes brise-vagues où le graffiti est norme, les marins pavanent leur coque parfois rustique, parfois plus raffinée, que le soir venu on magasine en marchant sur les quais multicolores. Aux beaux jours du printemps, des centaines de voiliers peuvent se retrouver amarrés à cet endroit. On doit presque les empiler. Immanquablement, on note les nationalités présentes : suédoise, anglaise, française, états-unienne, brésilienne, canadienne… On trouve bien quelques fleurdelysés ici et là, mais comme le Québec n’a pas (encore) le statut de pays, ce n’est pas réglementaire, et le drapeau canadien unifolié est de rigueur. On reconnaît alors le Québécois du Canadien-anglais par la grandeur du drapeau. Les premiers se réservent les timbres-poste alors que les seconds ont des drapeaux à rendre jaloux le foc de leur bateau. J’en même ai vu un qui, par temps calme, touchait l’eau tant il était grand. C’est le drame des nationalismes disproportionnés; ils se prennent pour des voiles mais ne flottent que par grands vents où ils fouettent alors le visage de leurs trop proches voisins. Sinon, ils s’affaissent sous leur propre poids, traînent dans l’eau et y pourrissent lentement.